
Originaire des forêts tropicales d’Amérique centrale et du Sud, où il était cultivé et vénéré par les civilisations Mayas et Aztèques bien avant l’arrivée des Européens, le cacaoyer (Theobroma cacao) a entrepris un long voyage avant de devenir une culture emblématique du continent africain. Son introduction en Afrique, principalement au cours du XIXe siècle, a été largement orchestrée par les puissances coloniales européennes, transformant radicalement les paysages agricoles et les économies de nombreuses régions.
Les Premières Têtes de Pont : Les Îles du Golfe de Guinée
L’Afrique a véritablement fait connaissance avec le cacao à grande échelle via les îles situées dans le Golfe de Guinée. Ces territoires, sous administration coloniale, ont servi de laboratoires et de tremplins pour l’expansion de la cacaoculture sur le continent.
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São Tomé-et-Príncipe (par les Portugais) :
- Date clé : Dès 1822. Les Portugais introduisent des plants de cacaoyers (probablement de la variété Amelonado, un type de Forastero) en provenance du Brésil sur l’île de São Tomé.
- Développement : Le climat et le sol volcanique se révèlent exceptionnellement favorables. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, São Tomé-et-Príncipe, avec ses grandes plantations (les « roças »), devient l’un des principaux producteurs mondiaux de cacao, gagnant le surnom d' »Îles Chocolat ». Ce succès, bien que terni par des conditions de travail très dures pour les « serviçais », démontre l’énorme potentiel du cacao en terre africaine.
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Fernando Po (actuelle Bioko, en Guinée Équatoriale, par les Espagnols) :
- Date clé : Milieu du XIXe siècle. Les Espagnols introduisent également le cacao sur l’île de Fernando Po, qui devient un autre centre de production important. Les fèves de Fernando Po joueront un rôle crucial dans l’introduction ultérieure du cacao sur le continent, notamment au Ghana.
L’Expansion en Afrique de l’Ouest : La Naissance des Géants
C’est en Afrique de l’Ouest que le cacao va connaître son expansion la plus spectaculaire, transformant des nations entières en leaders mondiaux de la production.
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Ghana (alors Gold Coast, par les Britanniques et des initiatives locales) :
- Introduction : Bien que des missionnaires suisses de Bâle aient expérimenté la culture du cacao dès les années 1850-1860, l’introduction la plus célèbre et la plus impactante est attribuée à Tetteh Quarshie. Ce forgeron ghanéen aurait rapporté des cabosses de cacao de Fernando Po en 1876 (ou 1879 selon les sources) et aurait établi la première cacaoyère à Mampong-Akwapim.
- Développement : La culture se répand rapidement parmi les agriculteurs locaux, encouragée par les prix attractifs et le soutien (parfois tardif) de l’administration coloniale britannique. Dès le début du XXe siècle (vers 1910-1911), la Gold Coast devient le premier producteur mondial de cacao, un titre qu’elle conservera pendant plusieurs décennies.
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Nigéria (par les Britanniques et des initiatives locales) :
- Date clé : Introduit dès 1874 (selon certaines sources, via Fernando Po également, ou par des chefs locaux). Les premières plantations se développent dans la région de Calabar et de Bonny.
- Développement : La culture s’étend ensuite vers l’ouest du pays, dans les régions Yoruba, qui deviennent le principal bassin de production. Le Nigéria devient rapidement un producteur majeur, se classant souvent parmi les trois premiers mondiaux au milieu du XXe siècle.
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Côte d’Ivoire (par les Français) :
- Date clé : Fin du XIXe siècle et début du XXe siècle. Le cacao est introduit en Côte d’Ivoire par les colons français (et potentiellement par des échanges transfrontaliers avec la Gold Coast). Des figures comme Arthur Verdier jouent un rôle dans les premières tentatives. Les premières plantations organisées par l’administration coloniale et adoptées par les populations locales se situent dans l’Est du pays (Indénié, Sanwi) à partir des années 1900-1910.
- Développement : L’expansion est d’abord modeste, mais après la Première Guerre mondiale, et surtout à partir des années 1920 et 1930, la production connaît une accélération. C’est après l’indépendance, dans les années 1960 et 1970, que la Côte d’Ivoire, grâce à une politique volontariste et à la migration de planteurs vers les « fronts pionniers » de l’Ouest, va connaître un boom spectaculaire pour finalement dépasser le Ghana et devenir le premier producteur mondial à la fin des années 1970.
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Cameroun (par les Allemands, puis Franco-Britanniques) :
- Date clé : Introduit en 1886 ou 1892 par les colons allemands, qui établissent de grandes plantations notamment sur les pentes du Mont Cameroun.
- Développement : Après la Première Guerre mondiale, le territoire est partagé entre la France et le Royaume-Uni, qui continuent de développer la cacaoculture. Le Cameroun devient un producteur important, avec une production significative dans les régions du Centre, du Sud et du Sud-Ouest.
Facteurs de l’Expansion Africaine :
- Conditions Agroécologiques Idéales : La ceinture forestière équatoriale de l’Afrique de l’Ouest et Centrale offrait un climat chaud et humide, des sols riches et des zones d’ombrage naturel propices au cacaoyer.
- Politiques Coloniales : Les puissances coloniales ont activement promu le cacao comme culture de rente pour l’exportation, afin d’alimenter leurs industries chocolatières naissantes et de générer des revenus.
- Adoption par les Petits Exploitants : Contrairement au modèle des grandes plantations de São Tomé, l’expansion en Afrique de l’Ouest a été largement le fait de millions de petits agriculteurs familiaux. Une fois les avantages économiques perçus, ils ont rapidement adopté et étendu cette culture, souvent en défrichant de nouvelles parcelles de forêt.
- Demande Mondiale Croissante : L’augmentation de la consommation de chocolat en Europe et en Amérique du Nord a stimulé la demande de fèves et encouragé l’expansion de la production.
Conclusion : Un Continent au Cœur de l’Économie Cacaoyère Mondiale
L’introduction du cacao en Afrique, bien que motivée par des intérêts coloniaux, a profondément transformé le continent. Elle a créé de nouvelles sources de revenus pour des millions de personnes et a positionné des pays comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigéria et le Cameroun comme des acteurs incontournables sur la scène économique mondiale. Aujourd’hui, l’Afrique fournit plus de 75% de la production mondiale de cacao, un héritage direct de cette histoire complexe qui a débuté il y a un peu plus d’un siècle sur les côtes et dans les forêts du continent. Comprendre ces origines est essentiel pour appréhender les enjeux actuels de la filière, de la durabilité à la juste rémunération des producteurs qui sont les descendants de ces premiers pionniers africains de l’or brun.



